La sédentarité contemporaine : mutation du travail, désincarnation progressive et réhabilitation du mouvement

Depuis la crise sanitaire mondiale de 2020, l’organisation du travail a connu une transformation accélérée et durable. Le télétravail, initialement présenté comme une mesure transitoire, s’est installé comme une norme pour des millions de salariés. Les métiers du numérique, les techniciens, ingénieurs informatiques, cadres administratifs et consultants travaillent désormais majoritairement devant écran, souvent à domicile.

Cette mutation structurelle a profondément modifié le rapport au corps.

Les déplacements quotidiens ont diminué.
Les interactions physiques ont été remplacées par des interfaces.
Les frontières entre sphère professionnelle et personnelle se sont estompées.

La conséquence directe est une augmentation significative des comportements sédentaires.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’inactivité physique constitue l’un des principaux facteurs de mortalité évitables à l’échelle mondiale. Les estimations indiquent que l’insuffisance d’activité physique serait responsable de plus de 3 millions de décès par an (OMS, 2020).

Cependant, au-delà des statistiques, la sédentarité révèle une mutation plus profonde : une transformation du rapport entre l’être humain, son corps et son environnement productif.

1. Sédentarité et inactivité : une distinction essentielle

Il convient de distinguer deux notions souvent confondues :

  • L’inactivité physique : absence d’activité sportive suffisante.
  • La sédentarité : temps prolongé passé en position assise ou allongée, indépendamment de la pratique sportive.

Des études publiées dans The Lancet (Lee et al., 2012) ont démontré qu’un individu pratiquant une activité physique régulière peut néanmoins présenter un risque accru de mortalité s’il reste assis de manière prolongée durant la journée.

Autrement dit : une heure de sport ne compense pas dix heures d’immobilité.

Cette réalité concerne particulièrement les salariés du secteur tertiaire.

2. Les transformations du travail depuis le Covid-19

2.1 La généralisation du télétravail

Avant 2020, le télétravail concernait une minorité de salariés. Après la pandémie, il s’est imposé comme une norme hybride dans de nombreux secteurs.

Conséquences observées :

  • Suppression des trajets domicile-travail
  • Réduction des déplacements internes (réunions, pauses, échanges informels)
  • Allongement du temps écran
  • Diminution des micro-mouvements quotidiens

Une étude de l’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité) souligne l’augmentation des troubles musculo-squelettiques chez les salariés en télétravail prolongé.

2.2 Bureau vs industrie : une asymétrie de prévention

Dans les environnements industriels, le risque physique est tangible. Casques, chaussures de sécurité, protocoles stricts : la culture de prévention est ancienne.

En revanche, dans les métiers de bureau — techniciens, ingénieurs informatiques, métiers du numérique — le risque est invisible.

L’immobilité prolongée n’est pas perçue comme un danger immédiat.

Pourtant, ses conséquences cumulatives sont majeures :

  • Douleurs lombaires chroniques
  • Fatigue cognitive
  • Risque métabolique accru
  • Augmentation du stress

Peu d’entreprises ont instauré des politiques structurées de pauses actives obligatoires ou de rotation posturale.

La prévention ergonomique reste centrée sur la chaise et l’écran, rarement sur le mouvement.

3. Atrophie musculaire et dérégulation métabolique

Le principe physiologique est simple : l’usage entretient la fonction.

L’absence de sollicitation musculaire entraîne une diminution de la masse maigre. Cette atrophie impacte directement :

  • Le métabolisme basal
  • La sensibilité à l’insuline
  • La régulation glycémique

Alexandre Dana et Victor Fersing tous deux auteurs d’ouvrages et passionnés par les thématiques de technologie numérique et d’intelligence artificielle, ont publiés La chaise tue . Ainsi ils ont pu démontrer que la position assise prolongée réduit significativement l’activité enzymatique impliquée dans la combustion des lipides.

Ce phénomène participe à ce que la littérature scientifique nomme “inflammation de bas grade”, associée à de nombreuses pathologies chroniques.

La sédentarité n’est donc pas une simple question de confort postural.
Elle modifie profondément l’équilibre biologique.

4. Le NEAT : une approche scientifique sous-estimée

NEAT

Le concept de NEAT (Non-Exercise Activity Thermogenesis), développé notamment par James Levine (Mayo Clinic), désigne l’ensemble des dépenses énergétiques quotidiennes hors activité sportive structurée.

Il inclut :

  • Marcher
  • Se lever
  • Ranger
  • Changer de posture
  • Monter des escaliers

Des recherches ont montré que les différences interindividuelles de NEAT peuvent représenter plusieurs centaines de calories par jour.

Augmenter son NEAT permet :

  • D’améliorer la régulation métabolique
  • De limiter la prise de poids
  • De maintenir une tonicité musculaire fonctionnelle

Des actions simples peuvent être intégrées au quotidien :

  • Danser lors des tâches ménagères
  • Effectuer des squats en soulevant un enfant
  • Multiplier les allers-retours dans les escaliers
  • Pratiquer des exercices assis-debout

Les tests assis-debout sont d’ailleurs utilisés en médecine gériatrique pour évaluer la capacité fonctionnelle et prédire le risque de mortalité (Araújo et al., European Journal of Preventive Cardiology).

5. Dimension psychologique : hyperstimulation mentale et désincarnation

La sédentarité n’est pas uniquement biologique.

Depuis la généralisation du télétravail, de nombreux salariés rapportent :

  • Fatigue cognitive
  • Difficulté de concentration
  • Sensation de surcharge mentale

Le corps immobile face à un écran, soumis à un flux constant d’informations, crée une dissociation progressive.

Le philosophe Maurice Merleau-Ponty rappelait que le corps est le médiateur fondamental de notre expérience du monde. Lorsque l’expérience devient exclusivement numérique, le corps est marginalisé.

L’hyperstimulation mentale combinée à l’inactivité corporelle fragilise l’équilibre psychique.

6. Une lecture spirituelle : la perte d’incarnation

La perte d'incarnation

Dans de nombreuses traditions spirituelles, le mouvement est associé à la vitalité.

Le yoga, le taoïsme, la méditation en marche bouddhiste, les pratiques soufies : toutes intègrent le corps comme vecteur d’élévation.

La sédentarité chronique peut être interprétée comme une forme de désincarnation progressive.

Le corps devient support passif.
L’esprit devient sursollicité.

Cette dissociation fragilise l’unité de l’être.

Augmenter son NEAT ne constitue pas uniquement une stratégie métabolique.
C’est un retour à l’habitation consciente du corps.

Chaque geste quotidien peut devenir :

  • Un acte de présence
  • Un rappel à l’incarnation
  • Une forme de rééquilibrage intérieur

7. Une responsabilité collective et éthique

La transformation du travail post-Covid a montré que l’efficacité pouvait être maintenue à distance.

Cependant, la question n’est plus uniquement productive. Elle devient éthique.

Un système qui optimise la performance sans intégrer la biologie humaine génère inévitablement :

  • Fatigue
  • Burnout
  • Perte de sens

La technologie n’est pas intrinsèquement problématique.

C’est l’absence de conscience dans son usage qui crée le déséquilibre.

Les entreprises pourraient instaurer :

  • Pauses actives obligatoires
  • Réunions debout
  • Incitations au mouvement
  • Sensibilisation au NEAT

Prévenir la sédentarité pourrait réduire les arrêts maladie et améliorer durablement la qualité de vie au travail.

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